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L’intérêt d’Edith Stein pour l’éducation : un fil d’Ariane

« La vision éducative d’Edith Stein » (Ed Salvator)

« L’intérêt d’Edith Stein pour l’éducation est une sorte de fil d’Ariane qui sous-tend son itinéraire existentiel et intellectuel », explique Eric de Rus, philosophe et poète, spécialiste d’Edith Stein. Les éditions Salvator publient son nouveau livre : « La vision éducative d’Edith Stein. Approche d’un geste anthropologique intégral ». Il le présente ici aux lecteurs de Zenit.

Zenit – Ce n’est pas le premier livre que vous consacrez à cet auteur…

Eric de Rus – En effet, j’ai déjà publié trois études sur Edith Stein. La première se proposait de mettre en lumière le lien entre l’anthropologie et l’éducation (Intériorité de la personne et éducation chez Édith Stein, Cerf, 2006). La seconde s’est attachée à développer ce lien en montrant qu’il s’articulait lui-même à une démarche spirituelle (L’art d’éduquer selon Édith Stein. Anthropologie, Education et Vie spirituelle, Cerf-Carmel-Ad Solem, 2008). La troisième étude avait pour but de proposer une lecture unifiée de l’anthropologie steinienne en traversant son œuvre avec comme clé de compréhension la notion d’intériorité (La personne humaine en question. Pour une anthropologie de l’intériorité, Cerf-Carmel-Ad Solem, 2011).

Vous insistez sur l’importance qu’Edith Stein accorde à la question éducative…

Oui, l’intérêt d’Edith Stein pour l’éducation est une sorte de fil d’Ariane qui sous-tend son itinéraire existentiel et intellectuel. Je suis parti du constat qu’Edith Stein, tout en accordant une place cruciale à la question éducative, ne l’a toutefois pas systématisée. Elle n’écrit aucun traité d’éducation en tant que tel. Sa réflexion se développe à partir de sa pratique d’enseignante nourrie de sa formation philosophique et de son expérience intérieure. Elle explicite néanmoins sa vision de l’art d’éduquer à l’occasion de conférences données en Allemagne et en Europe entre 1921 et 1933, avant son entrée au Carmel de Cologne. A côté de ces textes, que l’on peut qualifier de circonstanciels, il y a des cours d’anthropologie philosophique et théologique élaborés alors qu’Edith Stein enseigne à l’Institut des Sciences Pédagogiques de Münster en 1932-1933.

Qu’apporte ce nouveau consacré à la vision éducative d’Edith Stein ?

Les éléments relatifs à la question éducative restent disséminés dans l’ensemble de l’œuvre steinienne. Le projet d’une reconstitution de l’architecture d’ensemble de la vision éducative d’Edith Stein m’est donc apparu non seulement légitime mais nécessaire. A une heure où l’éducation s’impose comme un enjeu central de nos sociétés, l’apport d’Édith Stein en la matière méritait d’être enfin présenté sous une forme synthétique et accessible. Tel est le propos de cet ouvrage qui a pu voir le jour grâce à Michel Cool, éditeur chez Salvator.

Ce livre est l’aboutissement et comme la quintessence de mes travaux antérieurs consacrés à cet auteur. J’ai choisi de reconstituer sa vision éducative en suivant pas à pas sa mise en œuvre effective. L’éducation se présente comme un geste anthropologique intégral qui obéit à un mouvement allant de l’extérieur vers l’intérieur, jusqu’en ce centre le plus intérieur de la personne d’où procède sa recréation totale, le déploiement d’une « personnalité mûre, pleinement épanouie ».

Se mettre à l’écoute de cette vision éducative, sans a priori, suivre honnêtement la ligne de ce geste jusqu’au bout de son mouvement permet de comprendre la nécessaire ouverture d’une anthropologie philosophique à une anthropologie théologique, et même au point de vue théologal et mystique sur la personne humaine. Le geste éducatif tel qu’Edith Stein l’envisage est au service de la formation intégrale de la personne, dans le respect de sa destination naturelle et surnaturelle. Cette conception éducative possède une dimension mystique essentielle au sens où le mystère de l’homme s’enracine dans le mystère de Dieu révélé dans le Christ en qui sont dévoilés le sens et la vocation ultimes de la personne.

C’est un point qui affleurait déjà, notamment, dans « Quand la vie prend corps » co-écrit avec Mireille Nègre (Cerf, 2012) et « Une existence épiphanique » (Ad Solem, 2013) : ce que vous appelez la vocation épiphanique de la personne humaine. De quoi s’agit-il ?

Le sens de l’être humain réside à mes yeux dans le fait que, tout en étant inséré dans le monde matériel par son incarnation, il possède une intériorité spirituelle reliée à la vie en son sens le plus radical : la Vie divine qui l’habite et le fonde. Dès lors la vocation de la personne est de manifester cette Vie dans la chair, d’en devenir par toute son existence la vivante épiphanie. Chaque personne est appelée à devenir, en son unicité même, l’espace révélant d’un imprévisible surgissement de la grâce.

L’éducation est la manifestation exemplaire de la vocation épiphanique de la personne humaine. C’est un art au service de l’avènement, à chaque fois unique, de « cette humanité accomplie, pure expression de la nature libérée et transfigurée par la force de la grâce ».

Au seuil, bientôt, de l’Année de la vie consacrée, quelle est l’actualité d’Edith Stein ?

Faire chemin avec Edith Stein c’est entrer dans une dynamique d’unification de toutes les dimensions de son être. Cela suppose de s’interroger en profondeur : Quelle est ma raison d’être ?. Edith Stein nous rappelle que cet axe vital c’est le Christ : « le Christ est le centre de ma vie et l’Église du Christ ma patrie »(Lettre à Roman Ingarden, 13 décembre 1925).

Cette vérité nous ramène précisément à la grâce de notre baptême qui est essentiellement celle d’une appartenance au Christ, d’une consécration de notre être et de notre existence comme le rappelle le paragraphe n°10 de la constitution dogmatique sur l’Eglise Lumen gentium : « Les baptisés, en effet, par la régénération et l’onction du Saint-Esprit, sont consacrés pour être une demeure spirituelle et un sacerdoce saint, pour offrir par toutes les activités du chrétien, autant de sacrifices spirituels, et proclamer les merveilles de celui qui des ténèbres les a appelés à son admirable lumière ».   

En cette année de la vie consacrée Edith Stein invite plus particulièrement chaque baptisé à habiter avec une ferveur renouvelée la grâce de son baptême qui est la première consécration, fondatrice de toute autre.

Au baptême c’est la Vie même du Christ qui a été infusée en nos cœurs et c’est de cette Vie qui l’habite que le baptisé est appelé à vivre. Ce qui signifie entrer dans le mouvement d’amour du Fils perpétuellement tourné vers le Père dans l’élan nu de l’Esprit Saint. Tel est l’office sacerdotal du Christ qui se renouvelle sacramentellement dans chaque Eucharistie et s’accomplit mystiquement dans l’âme de chaque baptisé.

Vivre notre consécration baptismale au Christ c’est vivre de sa Vie en laquelle tout est assumé, transformé de l’intérieur et élevé en offrande pour la Gloire de Dieu et le salut du monde. Au cœur de ce monde et par amour de nos frères, vivre de la Vie eucharistique de Jésus qui pâtit le réel jusqu’à l’effusion de la lumière.

Alors tout prend sens et relief, plus rien n’est insignifiant. « C’est un monde infini qui s’ouvre d’une manière absolument nouvelle, lorsque l’on commence à vivre vers l’intérieur et non vers l’extérieur. Toutes les réalités auxquelles on était auparavant confronté deviennent transparentes, et l’on perçoit les forces qui vous portent et vous animent véritablement. » (Lettre à Roman Ingarden, 8 novembre 1927)

About Anita Bourdin

Journaliste accréditée au Vatican depuis 1995. A lancé Zenit en français en janvier 1999. Correspondante à Rome de Radio Espérance. Formation: journalisme (IJRS, Bruxelles), théologie biblique (PUG, Rome), lettres classiques (Paris IV, Sorbonne).

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