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Pope in the church of St. Francis

PHOTO.VA - OSSERVATORE ROMANO

Gratuité, solidarité et subsidiarité: trois défis pour la société équatorienne

Le pape encourage la société équatorienne et lui lance trois défis : celui de la gratuité, de la solidarité et de la subsidiarité. Qu’il décline en liberté, dialogue, rencontre, inclusion, amour des enfants, des jeunes et des personnes âgées, de l’Amazonie : une écologie « Intégrale ». Texte complet.

Gratuité, solidarité et subsidiarité: ce sont les trois défis lancés par le pape François à la société équatorienne, mais l’écho de son discours dépasse les frontières du pays.

Après la rencontre à l’Université pontificale d’Equateur, le pape s’est rendu, en voiture découverte, recouverte de fleurs, à l’église de Saint-François de Quito – considérée comme la plus ancienne d’Amérique latine – , mardi, 7 juillet. Sur le trajet, lancés de fleurs. Les cloches sonnent à toute volée à l’approche de la voiture du pape. La place chante: « Benvenido! » Le maire remet symboliquement au pape les clefs de la ville, sur le parvis. Puis le pape est accueilli par le Père Gardien de la communauté franciscaine, à 18h.

Dans l’église, le pape se recueille, dépose les roses qu’il a reçues à l’autel, puis il est accueilli par l’archevêque de Cuenca –  président de la Commission pour les laïcs de la Conférence épiscopale équatorienne -, Mgr Luis Gerardo Cabrera Herrera, OFM.

Le pape a en effet rendez-vous avec les représentants de la société civile dans les différents domaines de la culture, de l’économie, de l’entreprise, de l’industrie et de l’agriculture, du bénévolat et des sports, et avec une délégation des peuples autochtones d’Amazonie.

Le père gardien du couvent franciscain offre au pape une réplique de la statue de saint François qui est dans l’église: le pape embrasse la statue. Un économiste salue le pape, président d’une association d’entrepreneurs, puis une jeune professionnelle, avant un intermède musical rythmé par un orchestre de jeunes dont de jeunes musiciennes trisomiques. Une catéchiste de 85 ans, catéchiste depuis 60 ans, du peuple Montubio, témoigne de son engagement.

Puis le pape parle des critères pour se sentir « à la maison » dans la société, en réponse à la « culture du rebut » (« des enfants assassinés avant la naissance », « des personnes âgées » …), désormais mondiale.

Il parle de gratuité : nécessaire pour la justice, implique l’écologie « intégrale ».

Il parle de solidarité : personne ne doit être mis à l’écart, inclusion, dialogue, rencontre, emploi (des jeunes), développement durable pour tous, avec un tissu social ferme. Le pape rompt une lance contre « toute forme de répression, de contrôle démesuré et de restriction des libertés ». Et à propos du chômage des jeunes, il déclare : « Sans solidarité, il n’y a pas de solution ».
Il parle de subsidiarité : ce qui implique le respect de l’autre au niveau social, sain exercice d’humilité qui fait reconnaître le bon qu’il y a chez les autres, complémentarité, respect de la liberté, que chacun joue son rôle au service du bien commun, dialogue pour arriver à la vérité ensemble, démocratie participative, tous protagonistes du dialogue, comme dans cette église les styles s’unissent.

Ovation debout à la fin du discours du pape dont voici le texte intégral.

Discours du pape François

Chers amis,

Pardonnez-moi si je me mets de côté, mais j’ai besoin de lumière sur mon papier. Je ne vois pas bien.

Je me réjouis de pouvoir être avec vous, hommes et femmes, qui représentez et dynamisez la vie sociale, politique et économique du pays.

Juste avant d’entrer dans l’église, Monsieur le maire m’a remis les clefs de la ville. Ainsi je peux dire qu’ici, à San Francisco de Quito, je suis à la maison. En m’ouvrant les portes, ce symbole, qui est une marque de confiance et d’affection, me permet de vous présenter quelques « clefs » de la cohabitation citoyenne à partir de ce « être à la maison », c’est-à-dire à partir de l’expérience de la vie familiale.

Notre société est gagnante quand chaque personne, chaque groupe social, se sent vraiment à la maison. Dans une famille, les parents, les grands-parents, les enfants sont de la maison ; personne n’est exclu. Si l’un d’eux a une difficulté, même grave, même s’il l’a cherché, les autres lui viennent en aide, le soutiennent ; sa douleur est celle de tous. Il me vient à l’esprit cette image des ces mères, de ces épouses que j’ai vues à Buenos Aires, faisant la queue les jours de visite pour entrer dans la prion. Pour voir leur fils ou leur mari, qui ne s’est pas bien comporté, pour le dire simplement. Mais elles ne l’abandonne pas, parce qu’ils continuent d’être de la maison. Comme ces femmes nous enseignent !  

Ne devrait-il pas en être ainsi dans la société ? Et, cependant, nos relations sociales ou bien le jeu politique – au sens le plus large : n’oublions pas que le bienheureux Paul VI disait que c’est une des formes les plus élevées de la charité  –, souvent , notre agir se fonde sur la confrontation, ce qui produit  le rebut. Ma position, mon idée, mon projet se consolident si je suis capable de vaincre l’autre, de m’imposer, de l’écarter. Et c’est ainsi que nous construisons une culture du rebut, qui a pris aujourd’hui des dimensions, une ampleur mondiales. Est-ce cela « être famille » ? Dans les familles, tous contribuent au projet commun, tous travaillent pour le bien commun, mais sans annihiler l’individu ; au contraire, on le soutient, on le promeut. On se dispute. Mais il y a quelque chose qui ne change pas. C’est ce lien familial. Les disputes de famille sont ensuite des réconciliations. Les joies et les peines de chacun sont assumées par tous. C’est cela être famille ! Si nous pouvions arriver à voir l’adversaire politique, ou le voisin de maison, du même œil que nos enfants, nos épouses ou époux, nos pères ou nos mères, comme ce serait bon ! Aimons-nous notre société ou est-ce que c’est quelque chose de lointain, quelque chose d’anonyme, qui ne nous concerne pas, ne nous atteint pas, ne nous engage pas ? Aimons-nous notre pays, la communauté que nous essayons de construire ? L’aimons-nous seulement avec des concepts spéculatifs, dans el monde des idées ? Saint Ignace – permettez-moi cette insertion publicitaire -, Saint Ignace nous disait dans les Exercices que l’amour se manifeste plus par les œuvres que par les paroles. Aimons la société par les œuvres plus que par les paroles ! En chaque personne, concrètement, dans la vie que nous partageons. Et il disait aussi que l’amour se communique toujours, tend à la communication, jamais à l’isolement. Deux critères qui peuvent nous aider à regarder la société avec un autre regard. Pas seulement la regarder, mais la sentir, la penser, la toucher, la pétrir.

De cette affection, surgiront des gestes simples qui renforcent les liens personnels.

A différentes occasions, je me suis référé à l’importance de la famille comme cellule de la société. Dans le cercle familial, les personnes reçoivent les valeurs fondamentales d’amour, de fraternité et de respect mutuel, qui se traduisent par des valeurs sociales essentielles : la gratuité, la solidarité et la subsidiarité.

Par conséquent, en partant de cette « être de la maison », en regardant la famille, pensons à la société à travers ces valeurs sociales que l’on tête à la maison, en famille : la gratuité, la solidarité et la subsidiarité.

La gratuité. Pour les parents, tous leurs enfants, bien que chacun ait son propre caractère, sont l’objet du même amour. En échange, l’enfant, quand il refuse de partager ce qu’il reçoit d’eux – des parents – gratuitement, rompt cette relation,  ou entre en crise, phénomène plus commun. Les premières réactions, – qui parfois sont antérieures à la conscience de soi dans la mère, quand la mère est enceinte -, l’enfant commence par des attitudes étranges, il commence à demander de rompre parce que sa psychè passe au feu rouge : attention, il y a de la concurrence, attention, tu n’es plus le seul ! C’est curieux.  L’amour des parents l’aide à sortir de son égoïsme pour apprendre à vivre ensemble avec celui qui vient et avec les autres, pour apprendre à céder, pour s’ouvrir à l’autre. J’aime demander aux enfants : Si tu as deux bonbons et qu’ami arrive, qu’est-ce que tu fais ? En général, ils disent : Je lui en donne un. Et si tu as un bonbon et que ton ami arrive, qu’est-ce que tu fais ?  Ils ont un doute et cela va de « je le lui donne » à « on le partage » ou « je le remets dans ma poche ».  Ce garçon qui apprend à s’ouvrir à l’autre, cela suppose, au niveau social, d’assumer que la gratuité n’est pas un complément – ce n’est pas un complément –  mais une condition requise de la justice.  

Ce que nous sommes et ce que nous avons nous a été confié pour que nous le mettions au service des autres – nous avons reçu gratuitement, nous donnons gratuitement –  ; notre tâche consiste à le faire fructifier dans des œuvres de bien. Les biens sont destinés à tous, et même si quelqu’un fait étalage de sa propriété, ce qui est licite, une hypothèque sociale pèse toujours sur celle-ci. Toujours. On dépasse ainsi le concept économique de justice, fondé sur le principe d’un contrat d’achat et de vente, par le concept de justice sociale qui défend le droit fondamental de la personne à une vie digne.

Et à propos de justice. L’exploitation des ressources naturelles, si abondantes en Équateur, ne doit pas viser un bénéfice immédiat. Être administrateurs de cette richesse que nous avons reçue nous engage envers la société dans son ensemble et envers les générations futures, auxquelles nous ne pourrons pas léguer ce patrimoine sans une adéquate sauvegarde de l’environnement, sans une conscience de la gratuité qui jaillit de la contemplation du monde créé.

Aujourd’hui des frères de peuples autochtones nous accompagnent ici : ils sont venus de l’Amazonie équatorienne, cette région est l’une des « plus riches en espèces variées, en espèces endémiques rares ou ayant un moindre degré de protection effective… Elle a besoin d’une protection particulière à cause de son énorme importance pour l’écosystème mondial, [car elle a] une biodiversité d’une énorme complexité, presqu’impossible à répertorier intégralement, mais quand ces forêts sont brûlées ou rasées pour développer des cultures, en quelques années, d’innombrables espèces disparaissent, quand elles ne se transforment pas en déserts arides » (Laudato si’, n. 37-38). Et là, l’Équateur – avec d’autres pays ayant des franges amazoniennes – a l’opportunité d’exercer la pédagogie d’une écologie intégrale. Nous avons reçu le monde comme un héritage de nos parents, mais aussi comme un prêt de nos enfants auxquels nous devons le rendre et nous devons l’améliorer ! C’est cela la gratuité.

De la fraternité vécue en famille, naît cette deuxième valeur, la solidarité dans la société, qui ne consiste pas uniquement à donner à qui est dans le besoin, mais à être responsables les uns des autres. Si nous voyons dans l’autre un frère, personne ne peut demeurer exclu, personne ne peut rester à l’écart.

Comme beaucoup de peuples latino-américains, l’Équateur fait aujourd’hui l’expérience de changements sociaux et culturels profonds, de nouveaux défis qui exigent la participation de tous les acteurs sociaux. La migration, la concentration urbaine, le consumérisme, la crise de la famille, le manque de travail, les poches de pauvreté produisent de l’incertitude et des tensions qui constituent une menace pour la cohabitation sociale. Les normes et les lois, ainsi que les projets de la communauté civile, doivent rechercher l’inclusion, ouvrir des espaces de dialogue, des espaces de rencontre et ainsi laisser à un souvenir douloureux toute forme de répression, le contrôle démesuré et la restriction des libertés. L’espérance d’un avenir meilleur passe par l’offre d’opportunités réelles aux citoyens, spécialement aux jeunes, en créant des  emplois, avec une croissance économique qui atteigne tout le monde, et ne se limite pas aux statistiques macroéconomiques, en créant un développement durable qui génère un tissu social ferme et un bien « cohésif ».

S’il n’y a pas de solidarité, c’est impossible. J’évoquais les jeunes et le manque de travail. L’alarme est mondiale. Des pays européens qui étaient depuis des décades aux premiers rangs souffrent aujourd’hui – et la population jeune, en dessous de 25 ans – de 40 ou 50% de chômage. Sans solidarité, il n’y a pas de solution. Je le disais aux Salésiens : « Vous que don Bosco a créés pour éduquer, c’est aujourd’hui une éducation d’urgence pour ces jeunes qui n’ont pas de travail ». Pourquoi « d’urgence » ? Pour les préparer aux petits travaux qui leur donnent la dignité de pouvoir rapporter du pain à la maison. Ces jeunes chômeurs, on les appelle « ni, ni » : ni étudiants ni travailleurs. Quel horizon leur reste-t-il ? Dépendances, tristesse, dépression, suicide – on ne publie pas intégralement les statistiques du suicide des jeunes – ou s’embaucher dans des projets de folie sociale qui au moins représentent une idée. Aujourd’hui, il nous est demande de prendre particulièrement soin, avec solidarité, den ce troisième secteur de l’exclusion de la culture du rebut. Le premier, ce sont les enfants, parce que ‘on ne les aime pas dans les ^pays développés qui ont une natalité quasi à 0%. Ou on ne les aime pas, ou on les assassine avant la naissance. Ensuite, il y a les personnes âgées, que l’on abandonne et que l’on laisse et l’on oublie qu’ils sont la sagesse et la mémoire de leur peuple, et on les met à l’écart. Et maintenant c’est le tour des jeunes. Pour qui reste-t-il de la place ? Aux serviteurs de l’égoïsme, du dieu argent, qui est au centre d’un système qui nous écrase tous.

Enfin, le respect de l’autre qui s’apprend en famille se traduit dans le domaine social par la subsidiarité. Nous disions : gratuité, solidarité, subsidiarité. Présumer que notre option n’est pas nécessairement l’unique (option) légitime est un sain exercice d’humilité. En reconnaissant ce qui est bon dans les autres, y compris avec leurs limites, nous voyons la richesse inhérente à la diversité et la valeur de la complémentarité. Les hommes, les groupes ont le droit de parcourir leur chemin, bien que parfois cela suppose de commettre des erreurs. Dans le respect de la liberté, la société civile est appelée à promouvoir chaque personne et chaque acteur social pour qu’ils puissent jouer leur propre rôle et contribuer au bien commun grâce à leur spécificité. Le dialogue est nécessaire, fondamental, pour arriver à la vérité, qui ne peut pas être imposée, mais doit être recherchée avec sincérité et avec un esprit critique. Dans une démocratie participative, chacune des forces sociales, les groupes indigènes, les afro-équatoriens, les femmes, les associations de citoyens et tous ceux qui travaillent pour la communauté dans les services publics sont des acteurs, des acteurs indispensables à ce dialogue. Pas des spectateurs. Les murs, les cours intérieures et les cloîtres de ce lieu le disent plus éloquemment: il repose sur des éléments de la culture inca et caranqui, la beauté de leurs proportions et de leurs formes, la hardiesse de leurs différents styles combinés de manière remarquable, les œuvres d’art qui reçoivent le nom de ‘‘école de Quito’’, condensent un ample dialogue, avec des réussites et des erreurs, de l’histoire équatorienne. L’aujourd’hui est plein de beauté, et même s’il est certain que par le passé il y a eu des maladresses et des violations –  comment le nier! Y compris dans nos histoires personnelles, comment le nier ?– nous pouvons affirmer que l’ensemble rayonne tant d’exubérance qu’il nous permet de regarder l’avenir avec beaucoup d’espérance.

L’Église aussi veut collaborer à la recherche du bien commun, à travers ses activités sociales, éducatives, en promouvant les valeurs éthiques et spirituelles, en étant un signe prophétique qui apporte à tous un rayon de lumière et d’espérance, spécialement aux plus nécessiteux. Beaucoup me demanderont : « Père, pourquoi parlez-vous autant des nécessiteux, des exclus, des marginaux ? » simplement parce que cette réalité et la réponse à cette réalité est au cœur de l’Evangile. Et précisément, parce que l’attitude que nous prenons devant cette réalité est inscrite dans le protocole sur lequel nous seront jugés, en Matthieu 25.

Merci beaucoup de votre présence, de votre écoute, je vous demande, s’il vous plaît, d’apporter mes paroles d’encouragement aux groupes que vous représentez dans les différents milieux sociaux. Que le Seigneur accorde à la société civile que vous représentez d’être toujours ce lieu adéquat où l’on vit à la maison, où l’on vit ces valeurs de la gratuité, de la solidarité et de la subsidiarité. Merci beaucoup.

 [Texte original: Espagnol]

© LEV et Zenit, Anita Bourdin, notamment pour les passages (en gras) ajoutés par le pape François

About Anita Bourdin

Journaliste accréditée près le Saint-Siège depuis 1995. Rédactrice en chef du service en français de ZENIT qu'elle a créé en janvier 1999.

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