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Bicentenaire de la restauration de la Compagnie de Jésus: Ramez donc ! Ramez, soyez forts !

Homélie du pape François (Texte intégral)

Le pape invite les ccatholiques à avancer toujours, en dépit des vents contraires: « La nuit et le pouvoir des ténèbres sont toujours proches. C’est fatigant de ramer. Les jésuites doivent êtres « des rameurs experts et valeureux » : ramez donc ! Ramez, soyez forts, même si le vent est contraire ! « 

Le pape François tire en ces termes l’enseignement, pour toute l’Eglise et pour chaque chrétien, de l’histoire de la Compagnie de Jésus, supprimée par Clément XIV et restaurée par le pape Pie VII.

Le pape a présidé, dans l’église du Très saint nom de Jésus à l’Argentina, à Rome, la liturgie d’action de grâce à l’occasion du 200ème anniversaire de la restauration de la Compagnie de Jésus dans l’Église universelle par le pape Pie VII, avec la bulle Sollicitudo omnium ecclesiarum du 7 août 1814.

Le pape insiste sur l’attitude à adopter dans les tribulations, à partir de l’attitude du père général de l’époque, le P. Lorenzo Ricci: « Ricci conclut par une exhortation à garder vivant l’esprit de charité, d’union, d’obéissance, de patience, de simplicité évangélique, de véritable amitié avec Dieu. Tout le reste est mondanité. « 

« Dieu est miséricordieux, Dieu couronne de miséricorde. Dieu nous aime et nous sauve », insiste le pape.

Au cours de la liturgie solennelle, qui comprenait aussi la prière des vêpres et le chant du Te Deum, après la proclamation de l’Évangile et avant le renouvellement des promesses de la part des jésuites présents, le pape François a pronnnoncé l’homléie dont nous publiosn notre traduction intégrale ci-dessous.

A.B.

Homélie du pape François

Chers frères et amis du Seigneur,

La Compagnie qui porte le nom de Jésus a connu des temps difficiles, de persécution. Pendant le généralat du père Lorenzo Ricci, « les ennemis de l’Église ont fini par obtenir la suppression de la Compagnie de Jésus » (Jean-Paul II, Message au père Kolvenbach, 31 juillet 1990) par mon prédécesseur Clément XIV. Aujourd’hui, en évoquant sa restauration, nous sommes appelés à retrouver notre mémoire, à faire mémoire, en rappelant à notre esprit les bienfaits reçus et les dons particuliers (Cf. Exercices spirituels, 234). Et aujourd’hui, je veux le faire ici avec vous.

Dans les périodes de tribulations et de troubles, une tempête de doutes et de souffrances se déchaîne souvent, et il n’est pas facile d’avance, de poursuivre sur son chemin. Et surtout, dans les temps difficiles et de crises, les tentations apparaissent : s’arrêter pour discuter d’idées, se laisser entraîner dans la désolation, se concentrer sur le fait que l’on est persécuté et ne rien voir d’autre. En lisant les lettres du père Ricci, une chose m’a beaucoup frappé : sa capacité à ne pas se laisser entraver par ces tentations et à proposer aux jésuites, au moment des tribulations, une vision des choses qui les enracinait encore plus dans la spiritualité de la Compagnie.

Le P. général Ricci, qui écrivait aux jésuites d’alors en voyant les nuages s’amonceler à l’horizon, les fortifiait dans leur appartenance au corps de la Compagnie et à sa mission. Voilà dans une période de confusion et de trouble, il a fait un discernement. Il n’a pas perdu de temps à discuter d’idées et à se lamenter, mais il s’est chargé de la vocation de la Compagnie. C’est lui qui devait la garder, et il s’en est chargé.

Et cette attitude a amené les jésuites à faire l’expérience de la mort et de la résurrection de Jésus. Ayant tout perdu, jusqu’à leur identité publique, ils n’ont pas opposé de résistance à la volonté de Dieu, ils n’ont pas résisté au conflit en cherchant à se sauver eux-mêmes. La Compagnie, et c’est beau, a vécu le conflit jusqu’au fond, sans le réduire : elle a vécu l’humiliation avec le Christ humilié, elle a obéi. On ne se sauve jamais du conflit par la ruse ou par des stratagèmes pour résister. Dans la confusion et devant l’humiliation, la Compagnie a préféré vivre le discernement de la volonté de Dieu, sans chercher un moyen de sortir du conflit d’une façon apparemment tranquille, ou au moins élégante. Elle n’a pas fait cela.

Ce n’est jamais l’apparente tranquillité qui peut satisfaire notre cœur, mais la véritable paix qui est un don de Dieu. Il ne faut jamais chercher le « compromis » facile ni pratiquer un « irénisme » facile. Seul le discernement nous sauve du véritable déracinement, de la véritable « suppression » du cœur, que sont l’égoïsme, la mondanité, la perte de notre horizon, de notre espérance qu’est Jésus, Jésus seul. Et ainsi le Père Ricci, avec la Compagnie en train d’être supprimée, ont privilégié l’histoire sur ce qui aurait pu être une «  historiette » grise, sachant que c’est l’amour qui juge l’histoire, et que l’espérance – même dans l’obscurité – est plus grande que nos attentes.

Le discernement doit être fait avec une intention droite, avec un regard simple. C’est pourquoi le P. Ricci en arrive, justement en cette occasion de confusion et de désarroi, à parler des péchés des jésuites. Il semble faire de la contre-publicité ! Il ne se défend pas en se sentant victime de l’histoire, mais il se reconnaît pécheur. Se regarder en se reconnaissant pécheur évite de se mettre en situation de victime devant son bourreau. Se reconnaître pécheur, se reconnaître vraiment pécheur, signifie se mettre dans l’attitude juste pour recevoir la consolation.

Nous pouvons reparcourir brièvement ce chemin de discernement et de service que le père Général a indiqué à la Compagnie. Quand, en 1759, les décrets de Pombal ont détruit les provinces portugaises de la Compagnie, le P. Ricci a vécu le conflit sans se lamenter et se laisser aller à la désolation, mais en invitant à la prière pour demander le bon esprit, le vrai esprit surnaturel de la vocation, la parfaite docilité à la grâce de Dieu.

Quand, en 1761, la tempête avançait en France, le père Général a demandé de mettre toute sa confiance en Dieu. Il voulait que les épreuves subies servent à une plus grande purification intérieure : elles nous mènent à Dieu et peuvent servir pour sa plus grande gloire ; puis il recommande la prière, la sainteté de vie, l’humilité et l’esprit d’obéissance.

En 1767, après l’expulsion des jésuites espagnols, il invite à nouveau à la prière. Et enfin, le 21 février 1773, à peine six moi avant la signature du Bref Dominus ac Redemptor, devant le manque total d’aides humaines, il voit la main de la miséricorde de Dieu qui invite ceux qu’il soumet à l’épreuve à ne faire confiance à personne sinon à lui seul. La confiance doit grandir justement quand les circonstances nous font tomber par terre. L’important, pour le P. Ricci, est que la Compagnie soit fidèle jusqu’au bout à l’esprit de sa vocation, qui est la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes.

La Compagnie, même face à sa propre fin, est restée fidèle au but dans lequel elle avait été fondée. C’est la raison pour laquelle Ricci conclut par une exhortation à garder vivant l’esprit de charité, d’union, d’obéissance, de patience, de simplicité évangélique, de véritable amitié avec Dieu. Tout le reste est mondanité. Que la flamme de la plus grande gloire de Dieu nous traverse aujourd’hui encore, brûlant toute complaisance et nous enveloppant dans la flamme qui est en nous, qui nous concentre et nous dilate, nous fait grandir et nous fait rapetisser.

C’est ainsi que la Compagnie a vécu l’épreuve suprême du sacrifice qui lui était injustement demandé en faisant sienne la prière de Tobie qui, l’âme accablée de douleur, soupire, pleure, et prie enfin : « Tu es juste, Seigneur, toutes tes œuvres sont justes, tous tes chemins, miséricorde et vérité ; c’est toi qui juges le monde. Et maintenant, Seigneur, souviens-toi de moi et regarde : ne me punis pas pour mes péchés, mes égarements, ni pour ceux de mes pères, qui ont péché devant toi et refusé d’entendre tes commandements. Tu nous as livrés au pillage, à la déportation et à la mort, pour être la fable, la risée, le sarcasme de toutes les nations où tu nous as disséminés ». Et il conclut avec la demande la plus importante : « ne détourne pas de moi ta face, Seigneur » (Tb 3,1-4 et 6d).

Et le Seigneur a répondu en envoyant Raphaël ôter les taches blanches des yeux de Tobie, pour qu’il recommence à voir a lumière de Dieu. Dieu est miséricordieux, Dieu couronne de miséricorde. Dieu nous aime et nous sauve. Parfois, le chemin qui conduit à la vie est étroit et exigu mais la tribulation, si elle est vécue dans la lumière de la miséricorde, nous purifie comme le feu, nous donne beaucoup de consolation et enflamme notre cœur en lui inspirant le goût de la prière. Lors de la suppression, nos frères jésuites ont gardé la ferveur de l’esprit et ont persévéré dans le service du Seigneur, joyeux dans l’espérance, constants dans la tribulation, persévérants dans la prière (cf. Rm 12,13). Et c’est cela qui a rendu honneur à la Compagnie, et non les éloges de ses mérites. Il en sera toujours ainsi.

Souvenons-nous de notre histoire : à la Compagnie «  a été donnée la grâce non seulement de croire dans le Seigneur, mais aussi de souffrir pour lui » (Ph 1,29). Il est bon de nous en souvenir.

Le vaisseau de la Compagnie a été balloté par les vagues et il n’y a pas de quoi s’en étonner. La barque de Pierre aussi peut l’être aujourd’hui. La nuit et le pouvoir des ténèbres sont toujours proches. C’est fatigant de ramer. Les jésuites doivent êtres « des rameurs experts et valeureux » (Pie VII, Sollecitudo omnium ecclesiarum) : ramez donc ! Ramez, soyez forts, même si le vent est contraire ! Nous ramons au service de l’Église. Nous ramons ensemble ! Mais pendant que nous ramons – nous ramons tous, le pape aussi rame dans la barque de Pierre – nous devons beaucoup prier : « Seigneur, sauve-nous ! », « Seigneur, sauve ton peuple ! ». Le Seigneur nous sauvera, même si nous sommes des hommes de peu de foi et des pécheurs. Espérons dans le Seigneur ! Espérons toujours dans le Seigneur !

La Compagnie, restaurée par mon prédécesseur Pie VII, était faite d’hommes courageux et humbles dans leur témoignage d’espérance, d’amour et de créativité apostolique, celui de l’Esprit. Pie VII a écrit vouloir restaurer la Compagnie pour « subvenir de manière adéquate aux besoins spirituels du monde chrétien sans différences de peuples et de nations » (ibid.). C’est pourquoi il a donné l’autorisation aux jésuites qui existaient encore çà et là, grâce à un souverain luthérien et à une souveraine orthodoxe, de « rester unis en un seul corps ». Que la Compagnie reste unie en un seul corps !

Et la Compagnie a été aussitôt missionnaire et s’est mise à la disposition du Siège apostolique, s’engageant généreusement « sous la bannière de la croix pour le Seigneur et son vicaire sur terre » (Formule de l’Institut, 1). La Compagnie a repris son activité apostolique par la prédication et l’enseignement, les ministères spirituels, la recherche scientifique et l’action sociale, les missions et le soin des pauvres, des souffrants et des marginaux.

Aujourd’hui, la Compagnie affronte avec intelligence et zèle le tragique problème des réfugiés et des personnes déplacées : et elle s’efforce, avec discernement, d’intégrer le service de la foi et la promotion de la justice, conformément à l’Évangile. Je confirme aujourd’hui ce que nous disait Paul VI lors de notre trente-deuxième Congrégation générale et que j’ai entendu de mes propres oreilles : « Partout dans l’Église, y compris dans les domaines les plus difficiles ou de pointe, aux carrefours des idéologies, dans les tranchées sociales, il y a eu et il y a encore une confrontation entre les exigences brûlantes de l’homme et le message pérenne de l’Évangile, là où ont été et où sont les jésuites » (Enseignements XII (1974), 1181). Ce sont les paroles prophétiques du futur bienheureux Paul VI.

En 1814, au moment de la restauration, les jésuites étaient un petit troupeau, une « très petite Compagnie », mais qui se savait investie, après l’épreuve de la croix, de la grande mission de porter la lumière de l’Évangile jusqu’aux confins de la terre. C’est ainsi que nous devons donc nous sentir aussi aujourd’hui : en train de sortir, en mission. L’identité du jésuite est celle d’un homme qui adore Dieu seul et qui aime et sert ses frères, montrant par son exemple non seulement en quoi il croit, mais aussi en quoi il espère et qui est Celui en qui il a mis sa confiance (cf. 2 Tm 1,12). Le jésuite veut être un compagnon de Jésus, quelqu’un qui a les mêmes sentiments que Jésus.

La bulle de Pie VII qui restaurait la Compagnie fut signée le 7 août 1814 dans la basilique Sainte-Marie-Majeure, où notre saint père Ignace avait célébré sa première Eucharistie dans la nuit de Noël 1538. Marie, Notre Dame, Mère de la Compagnie, sera émue de nos efforts pour être au service de son Fils. Qu’elle nous garde et nous protège toujours.

Traduction de Zenit, Constance Roques


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