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Benoît XVI et saint Bonaventure

Voyage significatif du pape, dimanche prochain, à la ville natale du saint

ROME, Mercredi 2 septembre 2009 (ZENIT.org) – Robert Moynihan, fondateur et rédacteur en chef du mensuel « Inside the Vatican » www.insidethevatican.com, [email protected]) présente dans cet article écrit pour ZENIT, les clés du voyage de Benoît XVI à Viterbe, où est né le conclave, et Bagnoreggio, lieu de naissance de l’un des plus grands maîtres de Joseph Ratzinger, saint Bonaventure, le 6 septembre prochain.

* * *

Parfois, dans un voyage papal, il y a quelque chose de plus que ce que l’on perçoit à première vue. Et c’est le cas du prochain voyage de Benoît XVI à la petite ville italienne de Bagnoreggio, terre natale de saint Bonaventure.

Le 6 septembre, le pape quittera Rome pour visiter Bagnoreggio et Viterbe.

Viterbe, à environ 85 kilomètres au nord de Rome, à une heure de voiture, est connu comme le lieu où est né le conclave.

Jusqu’en 1271, l’assemblée des cardinaux réunis pour l’élection du pape ne s’appelait pas alors « conclave » (du latin « cum clave », à clef) – une réunion à huit clos dans un lieu fermé « à clé. »

A la mort du pape Clément IV en 1268, les cardinaux réunis à Viterbe restèrent trois ans sans élire personne. Pour finir, les autorités de la ville les enfermèrent tous dans une salle de réunion, en les réduisant au pain et à l’eau. Le pape Grégoire X fut rapidement élu. Il décréta que les élections papales auraient lieu en conclave.

Benoît XVI rejoindra Viterbe en hélicoptère depuis la résidence d’été des papes à Castel Gandolfo, au sud de Rome. Mais, sur le chemin du retour, il s’arrêtera à Bagnoreggio.

Pourquoi s’arrêter dans une aussi petite ville, apparemment sans grand intérêt ?

Parce que c’est là que naquit saint Bonaventure en 1217.

Pourtant, le pape ne s’arrête pas dans les lieux de naissance de tous les saints importants. Il n’en aurait pas le temps. Alors, pourquoi se réserve-t-il un temps pour s’arrêter dans la ville natale de Bonaventure ?

Pour trouver la réponse, il nous faut chercher dans le passé du pape, et nous y découvrirons quelque chose d’assez intéressant.

Nous trouverons que Bonaventure a été l’un des deux intellectuels ayant exercé la plus grande influence sur la formation théologique du pape Benoît. (l’autre est saint Augustin.)

En Allemagne, les universitaires doivent rédiger deux thèses écrites. La première, comme aux Etats-Unis, pour être admis en doctorat (un Ph.D.). La seconde, intitulée « Habilitationsschrift », est la thèse d’habilitation à l’enseignement

Et le jeune Joseph Ratzinger, au milieu des années 50, rédigea cette seconde thèse post-doctorale sur …saint Bonaventure et sa théologie de l’histoire.

On lira dans la presse que le voyage du pape est « programmé pour vénérer le ‘bras sacré’  du saint, conservé à la ‘cathédrale’ de Bagnoreggio » (le reste du corps de saint Bonaventure est enterré en France).

Mais Benoît XVI va vénérer également la profonde sagesse de la vision de la révélation chrétienne chez Bonaventure et, ce faisant, « prendre contact » avec l’une des préoccupations majeures de sa propre vision théologique.

Dans ce sens, si nous comprenons ce que Benoît XVI a appris de Bonaventure, nous pourrons comprendre plus clairement ce que le pape cherche à faire maintenant, dans son pontificat, pour guider l’Eglise en ces temps difficiles de l’histoire.

Benoît XVI lui-même nous a donné une idée de son « bagage » intellectuel dans un discours qu’il prononça devant un groupe d’académiciens il y a quelques années, avant de devenir pape.

Il déclara alors : « Ma thèse doctorale portait sur la notion de peuple de Dieu dans la doctrine de saint Augustin. … Augustin maintint un dialogue avec l’idéologie romaine, notamment après l’occupation de Rome par les Goths en 410 ; aussi je trouvai fascinant d’observer comment, dans ces différents dialogues et cultures, il définit l’essence de la religion chrétienne. Il vit la foi chrétienne, non pas en continuité avec les précédentes religions, mais plutôt en continuité avec la philosophie, entendue comme victoire de la raison sur la superstition… ».

Nous pourrions alors en conclure qu’une étape importante dans la formation théologique de Joseph Ratzinger a été de comprendre le christianisme « en continuité avec la philosophie » et comme « une victoire de la raison sur la superstition ».

Ensuite J. Ratzinger franchit une seconde étape. Il étudia Bonaventure.

« Ma thèse post-doctorale a porté sur saint Bonaventure, théologien franciscain du 13e siècle », poursuivit J. Ratzinger. « je découvris un aspect de la théologie de Bonaventure inconnu dans la littérature antérieure : son rapport à l’idée nouvelle d’histoire conçue par Joachim de Flore au 12e siècle. Joachim entendait l’histoire comme une progression depuis la période du Père (un temps difficile pour les êtres humains soumis à la loi), jusqu’à une seconde période de l’histoire, celle du Fils (avec plus de liberté, plus d’ouverture, plus de fraternité), et une troisième période de l’histoire, la période finale de l’histoire, le temps de l’Esprit Saint.

« Selon Joachim, ce dernier temps serait un temps de réconciliation universelle, réconciliation entre l’est et l’ouest, entre chrétiens et juifs, un temps sans la loi (au sens paulinien), un temps de réelle fraternité dans le monde.

« L’idée intéressante que je découvris était qu’il existait chez les Franciscains un courant significatif, qui était convaincu que saint François d’Assise et l’ordre franciscain marquaient le début de cette troisième période de l’histoire, et que leur ambition était de l’actualiser ; Bonaventure maintint un dialogue critique avec ce courant ».

Nous pourrions donc en déduire que J. Ratzinger a emprunté à Bonaventure une conception de l’histoire humaine qui se déroule résolument, vers un but spécifique, un temps de profonde intériorité spirituelle, une « ère de l’Esprit Saint ».

Là où la philosophie classique parlait de l’éternité du monde, et donc de l’ « éternel retour » cyclique de toute réalité, Bonaventure, à la suite de Joachim, condamnait le concept de l’éternité du monde, et défendait l’idée que l’histoire était une succession, unique et guidée, d’événements qui ne reviendraient jamais, mais pouvant aboutir à une conclusion.

L’histoire a un sens

L’histoire est en rapport avec, et orientée vers le Logos … vers le Christ.

Ceci ne signifie pas que J. Ratzinger – ou Bonaventure – firent siennes quelques-unes des interprétations spécifiques de Joachim. Mais que J. Ratzinger, comme Bonaventure, sont entrés dans un « dialogue critique » avec sa conception générale – que l’histoire a une forme et un sens – que lui, J. Ratzinger, comme Bonaventure, prirent très au sérieux.

J’ai mon idée sur la façon dont J. Ratzinger prit au sérieux ces questions. J’ai effectué moi-même une thèse de doctorat sur « l’influence de la pensée de Joachim de Flore sur les premiers Franciscains ».

Lorsque je fis la connaissance de Joseph Ratzinger, en automne 1984, je lui dis que j’étais en train d’étudier avec intérêt son livre sur saint Bonaventure, et il me répondit : « Ah ! Vous êtes bien le seul à Rome à avoir lu mon livre ».

Ensuite, il m’expliqua que la théologie de la libération du père franciscain brésilien Leonardo Boff était une « forme moderne » de joaquinisme – un désir de voir au sein de l’histoire un nouvel ordre de société humaine.

C’est pourquoi je suis persuadé que J. Ratzinger prit très au sérieux ses recherches sur Bonaventure.

J. Ratzinger avait près de 30 ans lorsqu’il obtint son diplôme, le 21 février 1957, non sans soulever des controverses.

En fait, le jury académique chargé d’évaluer son travail rejeta la partie « critique » de sa thèse, si bien qu’il fut contraint de faire des coupes et de l’éditer, en ne présentant que la partie historique, centrée sur l’analyse de la relation entre saint Bonaventure et Joachim de Flore.

Le professeur de J. Ratzinger, Michael Schmaus, pensa que l’interprétation qu’il donnait du concept de la révélation chez Bonaventure trahissait « un dangereux modernisme qui allait conduire à subjectiviser le concept de révélation », comme le rappelle J. Ratzinger lui-même dans son autobiographie, Milestones : Memoirs 1927-1977. (J. Ratzinger pensa, et pense encore, que les critiques de Schmaus n’étaient pas fondées)

Qu’est-ce que J. Ratzinger trouva chez Bonaventure pour susciter une telle controverse ?

Pour lui, le concept de révélation chez Bonaventure ne signifiait pas ce qu’il signifie pour nous aujourd’hui, c’est-à-dire « la totalité du contenu révélé de la foi ».

J. Ratzinger pensait que, pour Bonaventure, le mot « révélation » a toujours impliqué l’idée d’action – autrement dit la révélation signifie l’acte par lequel Dieu se révèle lui-même et pas simplement le résultat de cette action.

Pourquoi est-ce si important ?

J. Ratzinger a écrit dans Milestones : « Parce qu’il en est ainsi, le concept de ‘révélation’ implique toujours un sujet qui reçoit : là où il n’y a personne pour recevoir la ‘révélation’, il n’y a pas de révélation, parce qu’aucun voile n’a été retiré. Par définition, la révélation requiert quelqu’un qui l’appréhende ».

Et quelle importance ?

« Ces intuitions », poursuivit J. Ratzinger, « acquises à travers ma lecture de Bonaventure, s’avérèrent extrêmement précieuses plus tard pour moi lors du débat conciliaire sur la révélation, l’Ecriture, et la Tradition. Parce que, si Bonaventure a raison, alors la révélation précède l’Ecriture et devient déposée dans l’Ecriture, mais sans être simplement identique à elle. Ce qui veut dire que la révélation est toujours quelque chose de plus grand que ce qui est simplement écrit. Et cela signifie encore qu’il ne peut y avoir quelque chose comme la pure sola Scrittura [« l’ l’Ecriture seule »], car un élément essentiel de l’Ecriture est l’Eglise en tant que sujet, et avec ceci le sens fondamental de la Tradition est déjà donné ».

Essentiellement, ce que J. Ratzinger a appris de Bonaventure a modifié et complété ce qu’il avait appris d’ Augustin.

Si la pensée d’Augustin souligne la continuité du christianisme avec la philosophie classique, et la « raisonnabilité » de la foi chrétienne s’opposant à la superstition païenne, la pensée de Bonaventure a mis en relief le contraste entre christianisme et philosophie classique, en fait a condamné l’inutilité de la philosophie classique, avec son concept d’éternité du monde et d’ « éternel retour » de toutes choses, parce qu’il lui manquait la vérité révélée d’un « acteur divin ».

J. Ratzinger suggéra cela dans le prologue de son travail sur Bonaventure : « l »Hellénisation’ du christianisme, qui a tenté de surmonter le scandale du particulier avec un mélange de foi et métaphysique, n’a-t-elle pas conduit à un développement dans une mauvaise direction ? N’a-t-elle pas créé un style de pensée statique qui ne peut rendre justice au dynamisme du style biblique ? »

Aujourd’hui encore, si nous nous reportons au dernier chapitre du livre du pape, « Jésus de Nazareth », nous retrouvons la terminologie métaphysique qui suppose une ontologie de la « personne comme relation » qui, je crois, est le « fil rouge » de l’ensemble de l’œuvre de Ratzinger, depuis son premier livre sur Augustin, commencé en 1953, en passant par sa « thèse d’habilitation » sur Bonaventure (1956), jusqu’à son récent « Jésus de Nazareth » (2007).

J. Ratzinger nous dit que la révélation chrétienne doit toujours transcender la raison, même si elle ne la contredit pas, et ne doit pas la contredire.

Lors de sa visite à Bagnoreggio, Benoît XVI effectuera en quelque sorte un retour aux sources de ses combats intellectuels les plus profonds, là où il a pleinement compris la nouveauté de la foi chrétienne, et comment cette foi, cette vérité révélée, est tout à la fois en harmonie et en opposition totale avec la « raison », qui constituait le plus grand bien de la philosophie classique.

Ce qui fait du voyage du pape à Bagnoreggio bien plus qu’un autre voyage papal ; c’est un voyage dans le passé intellectuel et spirituel de J. Ratzinger, et au cœur de sa vision intellectuelle et spirituelle

Robert Moynihan

Robert Moynihan a fondé et dirige la revue mensuelle « Inside the Vatican ». Il est l’auteur du livre « Let God’s Light Shine Forth: the Spiritual Vision of Pope Benedict XVI » (2005, Doubleday). On peut consulter son blog sur www.insidethevatican.com. Contact : [email protected]

Traduit de l’anglais par E. de Lavigne

 

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