Italie: Giorgio La Pira, une saveur de prophète

Tribune du card. Parolin dans L’Osservatore Romano

Giorgio La Pira © giorgiolapira.org

Giorgio La Pira © giorgiolapira.org

« Des personnes comme Giorgio La Pira dégagent une saveur de prophète ». C’est en ces termes que le cardinal secrétaire d’Etat Pietro Parolin salue la mémoire du maire de Florence (1904-1977), dans une tribune publiée dans L’Osservatore Romano du 15 juillet 2017. Il évoque notamment sa relation avec le Vietnam.

Le « numéro 2 » du Vatican cite notamment le politique italien invitant à l’engagement pour les plus pauvres : « Pense à une position inverse: toi à la place de celui qui est privé de pain et privé de tout. Quelle immense joie si quelqu’un te tendait la main dans une situation si douloureuse ! …. Essayons : essaie de t’approcher directement des pauvres ».

Voici notre traduction de la tribune du secrétaire d’Etat.

Ho Chi Minh et le professeur

La vie, l’engagement ecclésial et politique, les intuitions et la personnalité générale du serviteur de Dieu, Giorgio La Pira, quarante ans après sa mort, sont plus que jamais actuels.

Dans sa personne, la prière s’est faite action pour la communauté, et l’engagement politique s’est nourri de très hauts idéaux. Ce sens concret qu’il avait de l’action administrative et politique, et de les mêler, suscitait l’admiration. Il le nourrissait constamment d’une réflexion qui trouvait dans la Parole de Dieu sa source et son critère de jugement.

Son travail comme juriste, et homme de gouvernement, sa longue période comme maire de Florence, son inlassable, courageuse et clairvoyante action pour la paix, sa capacité à entraîner derrière lui et convaincre pour éviter la fermeture d’activités productives, qui auraient accentué le chômage, son engagement envers les plus petits, étaient les fruits d’une spiritualité cultivée. Des personnes comme Giorgio La Pira dégagent une saveur de prophète, qui trouve de nouveaux parcours, renvoie tout le monde aux vérités les plus profondes, applaudi et considéré un temps, puis risquant d’être incompris par ceux qui, n’ayant pas un regard aussi aiguisé que lui, ne saisissent pas la profondeur et la vérité de ses intuitions, et finissent par ne reconnaître sa grandeur qu’après un certain temps.

Giorgio La Pira était ce genre d’homme politique. Son voyage au Vietnam s’inscrit dans cette logique. Le livre que nous présentons aujourd’hui en est un clair témoignage. Mario Primicerio a publié un carnet de voyage  qui va du 19 octobre au 14 novembre 1965. Il y décrit l’engagement de Giorgio La Pira pour la paix au Vietnam, retraçant  tout son parcours jusqu’à Hanoi « en passant par Varsovie, Moscou et Pékin ». Cette chronique est agrémentée d’une présentation opportune sur le contexte historique du conflit au Vietnam.

L’initiative de La Pira trouve une résonance également dans les multiples expériences florentines  de colloques internationaux qu’il a organisés et conduits dès 1952 comme maire de Florence. Son engagement pour le Vietnam marque, dans sa vie, le début d’une troisième période, où il aura une action incisive et dominante sur le plan international. D’après les notes inscrites dans ce carnet de voyage, la prière accompagnait chacune de ses dures journées et son regard était fixé sur les souffrances que la guerre apportait avec elle.

Une prière pour le voyage au Vietnam, dans l’église Saint-Ignace de Loyola et à la basilique Saint-Paul, accompagna son départ de Rome. Puis, un pèlerinage l’a conduit au sanctuaire marial de Częstochowa, première étape polonaise marquée aussi par une visite aux carmélitaines de Cracovie et au Monastère d’Ulitza Wolska. Ces témoignages de vie correspondent à ce que La Pira écrivait en 1956 sur la valeur des monastères. « Il ne faut pas avoir peur de le dire: la civilisation chrétienne et la cité chrétienne sont essentiellement monastiques en ce sens que, comme dans le monastère, on y trouve aussi — en dernière analyse — toutes les valeurs qui ont une orientation unique et une unique finalité: Dieu aimé. Contemplé, sans cesse loué !… remesurer avec le mètre  « monastique »: réédifier Jérusalem sur la roche de Sion ! ».

L’arrivée à Pékin, le dimanche 7 novembre, est marquée par une prière liturgique dans l’Eglise catholique. Arrivés à Hanoï le 9 novembre, pour Giorgio La Pira, la messe sera son premier devoir, comme elle le sera les jours suivants. Et c’est dans ce cadre-là que s’inscrit le colloque avec Ho Chi Minh, le 11 novembre.

La thème du colloque avec Ho Chi Minh est clairement et analytiquement noté dans le journal de Mario Primicerio: « Le professeur commence par dire que le problème de ramener la paix au Viet Nam n’appartient pas qu’à ce peuple, mais qu’il est un problème mondial: la paix est indivisible et la situation mondiale contemporaine nous fait réaliser que l’humanité est toujours sur une crête étroite, avec d’un côté la totale destruction de la planète ». La force de la prière qui constitue la première conscience de Georgio La Pira dans sa mission de paix s’unit, dans ce colloque, à la conscience juridique de la valeur du droit romain, avec un renvoi à l’interdictum uti du gouverneur romain qui impose l’arrêt de la violence (vim fieri veto).

«  Le professeur répète que, pour que tout cela arrive, il faut déclencher un processus qui a ses temps (l’action du gouverneur romain aussi était un passage préliminaire avant le jugement !) ». Ce carnet de voyage confirme que l’action de l’homme politique se nourrit d’une conscience culturelle et d’un patrimoine que Giorgio La Pira a acquis au cours de ses longues années de formation romane avec Emilio Betti.

Cette expérience d’intervention de paix dans le conflit vietnamien par Giorgio La Pira se réalisa au moment où naissait une nouvelle époque, dont Jean XXIII trace les premiers contours dans l’encyclique Mater et Magistra, parlant de « déclin des régimes coloniaux et la conquête de l’indépendance politique de la part des peuples d’Asie et d’Afrique ». Le regard de Giorgio La Pira, surtout après la conférence de Bandung, en 1955, était fixé, tourné, en permanence sur les besoins des pauvres sur les continents qui renaissaient dans la liberté et l’autodétermination en Asie et en Afrique.

L’enseignement du bienheureux Fréderic Ozanam, qui fut son maître dès tout jeune, dicta à Giorgio La Pira son engagement à participer à la conférence de Saint Vincent de Paul en rendant visite aux pauvres.

Le message du Saint-Père François, le 13 juin 2017 pour la première journée mondiale des pauvres, présente de profondes similitudes avec la messe des pauvres de Giorgio La Pira. « Si nous voulons rencontrer réellement le Christ, il est nécessaire que nous touchions son corps dans le corps des pauvres couvert de plaies, comme réponse à la communion sacramentelle reçue dans l’Eucharistie. Le Corps du Christ, rompu dans la liturgie sacrée, se laisse retrouver, par la charité partagée, dans les visages et dans les personnes des frères et des sœurs les plus faibles» (n. 3).

Chaque action de Georgio La Pira était fondée sur l’expérience de l’eucharistie et du pain pour le pauvre.

L’Osservatore Romano avait publié le 14 juin 1942 L’Appel aux frères plus riches de Giorgio La Pira, dans lequel la guerre est indissolublement lié au drame de la pauvreté : « Quelle belle façon on a de raisonner sur les pauvres, la faim, la misère : vivre l’expérience de ces choses dans la chair vive est bien une chose bien différente : et personne ne peut le comprendre sans l’avoir vécu auparavant. Hé bien, mon frère, je t’invite à réfléchir sérieusement à la valeur de ta position et à la responsabilité qui l’accompagne. Pour que la réflexion soit efficace, il faut qu’elle parte d’une comparaison: pense à une position inverse: toi à la place de celui qui est privé de pain et privé de tout. Quelle immense joie si quelqu’un te tendait la main dans une situation si douloureuse ! Un peu de pain, un peu de lait, quelques lires pour acheter quelque chose, le loyer payé ; que de pensées en moins et que d’espérances restées dans l’âme ! Je sais, faire semblant est difficile. Mais essayons : essaie de t’approcher directement des pauvres ».

L’expérience politique de Giorgio La Pira nait de cette « expérience dans la chair vive » et se nourrit aussi de sa formation scientifique, à la recherche de nouveautés qui puissent apporter des solutions aux problèmes de la pauvreté, racines des guerres. Chez Giorgio La Pira, la charité politique ne fait pas abstraction de la charité intellectuelle, autrement dit de la compréhension et du dialogue avec les hommes de culture car, selon l’axiome de saint Thomas d’Aquin, quod non est in intellectu non est in voluntate: une action incisive et forte pour trouver des solutions aux problèmes sociaux, demande une réflexion et une analyse des éléments essentiels liées aux questions, sous peine d’inefficacité et de perdre la réalité des faits.

Traduction d’Océane Le Gall

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