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Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte Face @Carmel de Lisieux

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Thérèse, Docteur de la Miséricorde Infinie: Pranzini (3/7)

Le salut du criminel Pranzini, « premier enfant » de Thérèse

« L’Offrande à l’Amour Miséricordieux, comme centre de la vie et de la doctrine de sainte Thérèse de Lisieux » : c’est le titre de cette conférence du P. François-Marie Léthel, ocd, que nous publierons en sept épisodes, avec l’aimable autorisation de l’auteur.

« Déclarée Docteur de l’Eglise par le saint Pape Jean-Paul II, la petite Thérèse est le grand Docteur de la Miséricorde pour tout le Peuple de Dieu, et son Offrande à l’Amour Miséricordieux est à la fois le centre et le point culminant de son enseignement », écrit d’emblée le P. Léthel.

L’auteur relit ici le passage bouleversant sur « Le salut du criminel Pranzini, ‘premier enfant’ de Thérèse ».

Nous avons publié le premier volet  mardi 26 avril 2016, le  deuxième volet mercredi, 27 avril. Voici le troisième volet. Les trois prochaines éditions seront publiées demain, 29 avril, puis les 2, 3 et 4 mai.

b/ L’espérance en la Miséricorde, comme espérance du salut et de la sainteté

– Le salut du criminel Pranzini, « premier enfant » de Thérèse

Concernant l’espérance en la Miséricorde Infinie comme espérance du salut éternel, le texte fondamental de Thérèse est son récit concernant le criminel Pranzini, condamné à mort et guillotiné à Paris le 31 août 1887. Ce récit se trouve au centre du Manuscrit A, suivant immédiatement celui de la « Grâce de Noël » 1886, par laquelle Thérèse est « sortie de l’enfance » en commençant sa « course de géant » (Ms A, 44v-45r). A 14 ans, avant son entrée au Carmel, elle est déjà épouse et mère: « épouse de Jésus et mère des âmes » (cf Ms B, 2v). Dans une union déjà très profonde avec son Epoux Crucifié, elle reçoit de lui, par la fécondité de son sang rédempteur celui qu’elle appelle « mon premier enfant », le criminel Henri Pranzini.

Ce récit est un des plus beaux textes de Thérèse, un des plus forts concernant l’Espérance en la Miséricorde Infinie dans la situation apparemment la plus désespérée. Dans sa simplicité et sa fraîcheur, ce texte est très riche du point de vue théologique, sur le Mystère de la Rédemption et de la coopération de l’Eglise à ce Mystère. Il unit les point de vue de la foi, de l’espérance et de la charité, mais avec la dominante de l’espérance.

Le point de départ est une simple image représentant Jésus Crucifié et Marie-Madeleine embrassant ses pieds[1], selon l’iconographie traditionnelle:

Un Dimanche, en regardant une photographie de Notre-Seigneur en Croix, je fus frappée par le sang qui tombait d’une de ses mains Divines, j’éprouvai une grande peine en pensant que ce sang tombait à terre sans que personne ne s’empresse de le recueillir, et je résolus de me tenir en esprit au pied de la Croix pour recevoir la Divine rosée qui en découlait, comprenant qu’il me faudrait ensuite la répandre sur les âmes. Le cri de Jésus sur la Croix retentissait aussi continuellement dans mon cœur: « J’ai soif ! ». Ces paroles allumaient en moi une ardeur inconnue et très vive. Je voulais donner à boire à mon Bien-Aimé et je me sentais moi-même dévorée de la soif des âmes. Ce n’était pas encore les âmes de prêtres qui m’attiraient, mais celles des grands pécheurs : je brûlais du désir de les arracher aux flammes éternelles (Ms A, 45v).

Sans aucune vision, sans rien d’extraordinaire, mais par un intense regard de foi, Thérèse contemple à travers cette pauvre image toute la vérité du Mystère de la Rédemption. C’est avec les yeux de la foi qu’elle contemple le sang de Jésus (invisible sur l’image) versé sur la Croix pour le salut de tous les hommes. C’est dans la foi qu’elle entend résonner dans son coeur la parole de Jésus: « J’ai soif » (Jn 19, 28). Sa « résolution » de se tenir en esprit au pied de la Croix pour recueillir le Sang de Jésus et le communiquer aux âmes exprime avec une grande justesse théologique sa coopération au Mystère de la Rédemption dans la charité, dans un unique amour envers le Rédempteur et l’homme racheté par son sang. Pour elle comme pour sainte Catherine de Sienne, le salut de toute l’humanité pécheresse est totalement contenu dans le Sang de Jésus. Dans le Sang de Jésus, la Miséricorde Infinie a définitivement pardonné et effacé toute l’immensité du péché du monde, de tous les hommes dans tous les temps et tous les lieux[2]. La coopération de Marie, de l’Eglise, de Thérèse et de chacun d’entre nous à la Rédemption ne consiste jamais à « ajouter » quelque chose au Sang de Jésus, mais à le recevoir et à le communiquer aux hommes à travers la prière, les sacrements et l’exercice de la charité. Après sa « résolution » de se tenir près de la Croix de Jésus, Thérèse va entendre elle aussi sa parole adressée à Marie: « Femme, voici ton fils » (Jn 19, 26). Et c’est ce criminel condamné à mort qu’elle même va appeler « mon premier enfant ». Pour lui, elle va espérer contre toute espérance (associant sa soeur Céline à sa prière), et la suite de son récit exprime merveilleusement cette nouvelle espérance en la Miséricorde Infinie du Rédempteur:

Afin d’exciter mon zèle le Bon Dieu me montra qu’il avait mes désirs pour agréables. – J’entendis parler d’un grand criminel qui venait d’être condamné à mort pour des crimes horribles, tout portait à croire qu’il mourrait dans l’impénitence. Je voulus à tout prix l’empêcher de tomber en enfer ; afin d’y parvenir, j’employais tous les moyens imaginables ; sentant que de moi-même je ne pouvais rien, j’offris au Bon Dieu tous les mérites infinis de Notre-Seigneur, les trésors de la Sainte Église, enfin je priai Céline de faire dire une messe dans mes intentions, n’osant pas la demander moi-même dans la crainte d’être obligée d’avouer que c’était pour Pranzini, le grand criminel. Je ne voulais pas non plus le dire à Céline, mais elle me fit de si tendres et si pressantes questions que je lui confiai mon secret ; bien loin de se moquer de moi, elle me demanda de m’aider à convertir mon pécheur ; j’acceptai avec reconnaissance, car j’aurais voulu que toutes les créatures s’unissent à moi pour implorer la grâce du coupable. Je sentais au fond de mon cœur la certitude que nos désirs seraient satisfaits, mais afin de me donner du courage pour continuer à prier pour les pécheurs, je dis au Bon Dieu que j’étais bien sûre qu’Il pardonnerait au pauvre malheureux Pranzini, que je le croirais même s’il ne se confessait pas et ne donnait aucune marque de repentir, tant j’avais de confiance en la miséricorde infinie de Jésus, mais que je lui demandais seulement « un signe » de repentir pour ma simple consolation… Ma prière fut exaucée à la lettre ! Malgré la défense que Papa nous avait faite de lire aucun journal, je ne croyais pas désobéir en lisant les passages qui parlaient de Pranzini. Le lendemain de son exécution je trouve sous ma main le journal : « la Croix ». Je l’ouvre avec empressement et que vois-je ?… Ah ! mes larmes trahirent mon émotion et je fus obligée de me cacher… Pranzini ne s’était pas confessé, il était monté sur l’échafaud et s’apprêtait à passer sa tête dans le lugubre trou, quand tout à coup, saisi d’une inspiration subite, il se retourne, saisit un Crucifix que lui présentait le prêtre et baise par trois fois ses plaies sacrées !… Puis son âme alla recevoir la sentence miséricordieuse de Celui qui déclare qu’au Ciel il y aura plus de joie pour un seul pécheur qui fait pénitence que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de pénitence » (Ms A, 45v-46r).

Jamais sans doute la certitude l’espérance n’avait été exprimée avec autant de force, comme espérance pour un autre[3] apparemment désespéré: un criminel condamné à mort et impénitent. Le récit de Thérèse tient admirablement tous les aspects de la vérité: D’une part le terrible risque de l’enfer pour celui qui va mourir dans de telles conditions et d’autre part l’espérance certaine qu’il sera sauvé, qu’il accueillera au dernier moment le salut, même sans confession et sans aucun signe visible de repentir. Le centre du récit est l’affirmation: « Tant j’avais de confiance en la Miséricorde Infinie de Jésus ».

Le dernier geste de Pranzini embrassant le Crucifix avant son exécution ramène Thérèse à son point de départ, à cette image du Crucifié:

J’avais obtenu « le signe » demandé et ce signe était la reproduction fidèle de grâces que Jésus m’avait faites pour m’attirer à prier pour les pécheurs. N’était-ce pas devant les plaies de Jésus, en voyant couler son sang Divin que la soif des âmes était entrée dans mon cœur ? Je voulais leur donner à boire ce sang immaculé qui devait les purifier de leurs souillures, et les lèvres de « mon premier enfant » allèrent se coller sur les plaies sacrées !!!… Quelle réponse ineffablement douce ! … Ah ! depuis cette grâce unique, mon désir de sauver les âmes grandit chaque jour, il me semblait entendre Jésus me dire comme à la samaritaine : « Donne-moi à boire ! ». C’était un véritable échange d’amour ; aux âmes je donnais le sang de Jésus, à Jésus j’offrais ces mêmes âmes rafraîchies par sa rosée Divine ; ainsi il me semblait le désaltérer et plus je lui donnais à boire, plus la soif de ma pauvre petite âme augmentait et c’était cette soif ardente qu’Il me donnait comme le plus délicieux breuvage de son amour ». (Ms A, 46rv).

Dans ce bouleversant récit, Thérèse apparaît comme Mère et Médiatrice, Mère de son premier enfant par la fécondité virginale du Sang de Jésus, Médiatrice dans ce « véritable échange d’amour » qui consiste à donner aux âmes le Sang de Jésus pour donner en retour ces même âmes à Jésus. On remarque cette dynamique constante dans la théologie de Thérèse, le continuel passage d’une âme à toutes les âmes. De l’âme de Pranzini, Thérèse passe à toutes les âmes. On remarque son expression: « sauver les âmes » (c’est-à-dire toutes), et non pas l’expression habituelle de son temps: « sauver des âmes » (c’est-à-dire quelques-unes). Cette expérience concernant Pranzini est évidemment fondamentale comme expérience de l’espérance la plus extrême en la Miséricorde Infinie de Jésus.

***

NOTES

            [1] Image reproduite dans les Oeuvres Complètes (hors-texte, entre les pages 128 et 129).

            [2] Pour Sainte Catherine de Sienne, le désespoir prend sa source dans une erreur contre la foi. L’homme qui désespère pense que son péché est plus grand que la Miséricorde Divine. Au contraire la foi nous donne la certitude que la Miséricorde est toujours infiniment plus grande que tous les péchés les plus énormes.

            [3] Selon saint Thomas, l’espérance pour un autre a son fondement dans la charité (II-II q. 17 art 3).

 

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